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tayeb zaid

Suite et fin

Comme je l’ai laissé entendre, quand la première fois j’ai abordé le problème des achronies dont le Dernier Jour d’un Condamné abonde, la structure de l’ouvrage repose sur un système narratif qui alterne de manière équilibrée entre ordre narratif et chronologique des évènements. Dans cette modeste contribution à l’analyse d’un roman qui, d’ailleurs, si l’on en croit son narrateur, n’en est pas un, je vais me reprendre pour remettre les choses au clair – après une petite distraction due en grande partie à mon âge- dans l’équivoque, en ayant affirmé de manière peu précise que le chapitre II constitue la plus ample des achronies, ce qui, à dire vrai, s’applique aux trois cas relevés et non à l’ensemble des achronies qui constellent le livre.

La différence qu’il y a entre les achronies des chapitres II, XXII , XLVIII et le chapitre XXIII, ne réside pas simplement dans leur durée, infime par rapport à celle du chapitre XXIII, mais également dans la prise en charge de la narration. Le trait distinctif entre les 3 premières et la quatrième est donc double : la portée de la rétrospection et son amplitude d’une part et de l’autre l’identité du narrateur, ce dont je n’ai pas parlé l’autre fois. En effet, les rétrospections des chapitres II, XXII et XLVIII sont prises en charge par le même narrateur , c’est-à-dire que le récit porteur et le récit porté sont racontés par un seul et même personnage, qui est, dans les trois cas le narrateur condamné, alors que le récit porteur et le récit porté du chapitre XXIII sont pris en charge par deux narrateurs différents : le premier par le narrateur condamné qui est le narrateur attitré de l’œuvre, le second par le personnage du friauche. Deux narrateurs bien distincts mais qui se partagent une fin commune.

Pour plus d’évidence et de netteté, au risque de tomber dans la redite et du déjà vu, je vais revenir sur les achronies que j’ai déjà relevées dans mon écrit antérieur sur le même sujet.

Chaque rétrospection a une protée et une amplitude. La portée constitue l’ALLER de la rétrospection alors que l’amplitude son RETOUR. L’aller comme le retour ont chacun un point de départ et un point d’arrivée. L’aller s’accomplit en amont (dans le sens contraire de la lecture), le retour en aval (dans le sens de la lecture).

La rétrospection peut avoir des limites spatiales ou temporelles ou les deux à la fois (cf : II-deuxième rétrospection)

I-chapitre II : Première rétrospection :

A-Limites de la rétrospection : c’était par une belle matinée d’août (chap II) …A peine arrivé, des mains de fer s’emparèrent de moi.(chapV)

B-portée de la rétrospection : ALLER de la portée

a-point de départ de la portée : fin de la cinquième semaine :’’Voilà cinq semaines que j’habite…’’ (Chap V) : durée de son incarcération à Bicêtre

b-point d’arrivée de la portée : ‘’C’était par une belle matinée d’août. Il y avait trois jours’’ (chap.II) : durée du procès qui se déroule dans la cour de justice.

c-durée de la portée : 5 semaines et 3 jours.

C-amplitude de la rétrospection : RETOUR de l’amplitude

a- point de départ de l’amplitude : ‘’C’était par une belle matinée d’août. Il y avait trois jours…’’ (chap.II)

b-point d’arrivée de l’amplitude :’’A peine arrivé, des mains de fer s’emparèrent de moi’’ (chap.V)

c-durée de l’amplitude : 5 semaines et 3 jours

D- durée de la rétrospection : 5 semaines et 3 jours

E-fonction de la rétrospection : procès du condamné ; condamnation à la peine de mort ; transfert à Bicêtre

II- chapitre XXII : – Deuxième rétrospection :

A-Limites de la rétrospection

1-Limites temporelles‘’ Sept heures et demies sonnaient’’ (début du chap. XXII)…‘’huit heures et demie sonnaient…’’(fin du chap. XXII)

2-limites spatiales : ‘’ l’huissier s’est présenté de nouveau au seuil de mon cachot…….l’horloge du

Palais au moment où nous sommes arrivés dans la cour de la Conciergerie

B-portée de la rétrospection : ALLER de la portée.

a-point de départ de la portée : ‘’Huit heures et demies sonnaient…’’ (fin du chap. XXII)

b-point d’arrivée de la portée : ‘’Sept heures et demies sonnaient…’’ (début du chap.XXII)

c-durée de la portée : une heure

C-Amplitude de la rétrospection : RETOUR de l’amplitude.

a-point de départ de l’amplitude : ‘’Sept heures et demies sonnaient…’’ (début du chap.XXII).

b-point d’arrivée de l’amplitude : ‘’Huit heures et demies sonnaient…’’(fin du chapitre XXII)

c-durée de l’amplitude : une heure

D-Durée de la rétrospection : une heure

E- Fonction narrative de la rétrospection : récit du trajet du condamné entre Bicêtre et la Conciergerie

III- chapitre XLVIII : Troisième rétrospection.

A-Limites de la rétrospection : ‘’Voici : trois heures sonnaient’’ (début du chap.XLVIII)….’’l’exécution devait se faire à une certaine heure, que cette heure approchait’’ (allusion à l’heure indiquée à la fin du chap. XLIX ‘’Quatre heures’’ ) .

B-portée de la rétrospection : ALLER de la portée

a-point de départ de la portée :’’l’exécution devait se faire à une certaine heure, que cette heure

approchait’’ (allusion à l’heure indiquée à la fin du chapitre XLIX : ‘’Quatre heures)

Remarque : le point de départ temporel se situe hors de la rétrospection.

b-point d’arrivée de la portée :’’trois heures sonnaient….’’ (début du chapitre XLVIII)

C-amplitude de la rétrospection : RETOUR de l’amplitude.

a-point de départ de l’amplitude : ’’Trois heures sonnaient…’’ ( Début du chapitre XLVIII)

b-point d’arrivée de l’amplitude : ‘’l’exécution devait se faire à une certaine heure, que cette heure

approchait’’ (allusion à l’heure indiquée à la fin du chapitre XLIX : ‘’Quatre heures’’)

D- Durée de la rétrospection : un peu moins d’une heure.

E-fonction de la rétrospection : la toilette du condamné ; le récit du trajet entre la Conciergerie et l’hôtel de ville.

Alors que le narrateur condamné se croyait être seul à attendre la fin des procédures administrative et juridique de son transfert de Bicêtre qu’il avait quitté, à la Conciergerie où il se trouve, un homme d’une espèce peu commune fait son apparition dans sa cellule. « Un homme d’environ cinquante cinq ans ». Le narrateur attitré à qui il a été conféré le statut de raconter, cède ce rôle à cet homme. Si pendant 49 chapitres, c’était le narrateur accusé devenu par la suite le narrateur condamné qui faisait le récit de son histoire, un autre narrateur, le friauche, prendra la relève et se chargera de la narration de manière provisoire, l’espace d’à peine 3 pages, pour raconter la sienne. Le récit second du nouveau narrateur est compris entre ‘’Voilà-là mon histoire à moi’’ qui déclenche la rétrospection et l’entrée dans un autre récit d’une autre nature que le premier, et ‘’Voilà, camarade’’ qui marque le retour au récit premier. Trois pages, c’est peu d’espace papier, mais c’est 49 ans d’une vie de débauche, de crimes et de galères.

IV- Chapitre XXIII : Quatrième rétrospection :

A-Limites de la rétrospection : ‘’Que veux-tu ? Voilà mon histoire à moi…’’…’’Voilà, camarade’’

B-portée de la rétrospection : ALLER de la portée

a-point de départ de la portée : ‘’Voilà mon histoire à moi…’’ son histoire commence à l’âge de 55 ans.

‘’Un homme s’y trouvait avec moi, un homme d’environ 55 ans…’’

b-point d’arrivée de la portée : ‘’A six ans, je n’avais plus ni père ni mère’’

C-Amplitude de la rétrospection : RETOUR de l’amplitude

a-point de départ de l’amplitude : ‘’A six ans, je n’avais plus ni père ni mère…’’…..

b-point d’arrivée de l’amplitude : ‘’Voilà camarade’’.

C-durée de la rétrospection : 49 ans

D- Fonction de la rétrospection : l’homme est le produit de la société. Le friauche a mal tourné à cause de la société de son temps qui en a fait ce qu’il est devenu : un mendiant, un voleur, un criminel.

Conclusion :

Points de ressemblance et de dissemblance entre les 4 rétrospections.

1-Point de ressemblance : – les quatre rétrospections sont fermées, c’est-à-dire que leurs portées sont égales à leurs amplitudes.

2-points de dissemblance :

a-Elles ne sont pas d’égales durées : leurs durées varient de moins d’une heure à quarante neuf ans.

b- Dans les trois premières, le récit porteur et le récit porté sont pris en charge par le même narrateur : le condamné à mort. Dans la dernière, le narrateur du récit porteur( le condamné) et celui du récit porté( le friauche) sont différents .

c- les trois rétrospections qui constituent le récit porté sont incluses dans le récit porteur qui leur sert de support . En conséquence, elles lui sont inférieures en terme de durée. Le récit porteur sert de contenant au récit porté qui est le contenu. Il est bien normal que le contenant soit plus grand que le contenu : cinq semaines et trois jours ; une heure ; un peu moins d’une heure< six semaines

Or dans la dernière rétrospection, le récit porté est de beaucoup plus ample que le récit porteur, ce qui signifie, de manière peu commune, que le contenu et plus grand que le contenant : contenu (49 ans) > contenant (6 semaines).

Zaid Tayeb

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