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Tayeb Zaid

Je me souviens encore aujourd’hui de mes anciens professeurs d’arabe et de français à qui je voue beaucoup de respect et de considération. Il a raison le poète qui a dit que ‘’le maître est presque un messager’’ et cette sagesse populaire selon laquelle ‘’nous demeurons toute notre vie durant redevables à celui qui nous aura appris un mot’’, ou encore ce proverbe japonais qui nous demande de ‘’nous éloigner du maître de crainte de lui marcher sur l’ombre.’’ Mes maîtres à moi m’ont dit deux choses dont je me souviens jusqu’à présent et qui sont restées gravées dans ma tête d’écolier d’abord et de maître, comme eux, par la suite. Quelques-uns nous parlaient de l’objectivité et de la subjectivité, d’autres nous disaient de lire entre les lignes. Ce n’est qu’en prenant de l’âge que j’ai découvert ce que mes maîtres voulaient me faire comprendre avec les mots de la langue de l’époque et les moyens matériels et pédagogiques dont ils disposaient pour me les faire comprendre. Qu’y a-t-il de plus obscur et de plus discutable dans la langue que l’objectivité et la subjectivité ? Qu’y a-t-il de plus abscons que de vouloir comprendre ce que ne disent pas les mots qui se suivent sur une ligne et qui est dit entre les lignes ? Il fallait faire preuve de patience et attendre d’être ce que je suis pour comprendre ce que mes professeurs de l’époque voulaient me faire comprendre.

Pour moi, l’objectivité et la subjectivité étaient similaires l’une à la vérité, l’autre au mensonge. Est objectif celui qui dit la vérité comme elle est, alors que celui qui la déforme est subjectif. Or l’objectivité et la subjectivité ne sont pas dans la matière mais dans la manière, non dans l’énoncé mais dans les outils de la langue qu’emploie l’énoncé. En conséquence, on ne peut pas dire que tel énoncé est objectif et tel autre subjectif mais tel énoncé est rapporté de manière objective et tel autre de manière subjective. Il faut reconnaître que la langue est beaucoup plus subjective qu’objective. Comme l’objectivité est une denrée rare, elle est plus recommandée dans les discussions. Barthes parlait du ‘’degré zéro de l’écriture’’, d’une écriture blanche (possible ? Impossible ?). Je lui emprunte le pas tout en gardant une certaine distance afin de ne pas lui marcher sur son ombre et je parlerai du degré zéro et des degrés pluriels de la langue. Que l’on prenne, à titre d’exemple, les adjectifs : ‘’maigre’’, ‘’svelte’’, ‘’chétif’. Plaçons-les sur l’échelle des valeurs avec un axe horizontal et un axe vertical qui se croisent. L’axe horizontal (des abscisses) correspond à l’objectivité, l’axe vertical supérieur positif (+) à la subjectivité valorisante et l’axe vertical inférieur négatif (-) à la subjectivité dévalorisante. Nous pouvons en déduire que l’objectivité constitue le point mort entre l’adjectif ‘’maigre’’ neutre, non marqué (degré zéro de la langue), la subjectivité valorisante avec l’adjectif marqué ‘’svelte’’ et la subjectivité dévalorisante avec l’adjectif marqué ‘’chétif’’ (degrés pluriels de la langue). Si nous ne pouvons rien ajouter comme synonymes à l’adjectif objectif ‘’maigre’’, on peut en revanche trouver d’autres synonymes à l’adjectif subjectif valorisant ‘’svelte’’ : (mince, élancé, étiré…) et à l’adjectif dévalorisant ‘’chétif ‘’: (squelettique, étique, sec, filiforme…). C’est pour cette raison que nous pouvons dire que le langage subjectif avec son côté appréciatif et son côté opposé dépréciatif est beaucoup plus riche et par conséquent plus rentable que le langage objectif.

L’objectivité et la subjectivité sont donc des entités mesurables, pourvu que l’on puisse leur trouver une place sur l’échelle des valeurs dont j’ai essayé de donner un petit exemple avec un axe horizontal, celui des abscisses et un axe vertical, celui des ordonnées. Ce qui en est des adjectifs cités en haut, en sera pour d’autres mots de la langue comme par exemple : parler, papoter, discuter ou gros, obèse, massif ou encore homme, mec, prince. Les exemples ne manquent pas pour illustrer mes propos afin de permettre à tout un chacun de distinguer entre l’objectivité et la subjectivité.

A suivre.

Tayeb Zaid